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Eni, les affaires secrètes au Congo et ce tour de table entre la famille Descalzi et le dictateur

Du groupe italien 310 millions de dollars aux sociétés africaines de l’épouse du numéro un Descalzi. Qui paye des cadeaux de luxe à la fille du dictateur. Voici les documents du scandale

En tant que PDG d’ENI, la plus grande industrie publique italienne – une multinationale comptant 33 000 employés et plus de 70 milliards de chiffre d’affaires, contrôlée par le gouvernement et cotée à la Bourse de Milan et de New York – Claudio Descalzi n’a jamais ne pouvait ni ne voulait se permettre de détenir des sociétés offshore anonymes, de mélanger des projets commerciaux avec des investissements personnels ou de signer des contrats privés avec des clans de dictateurs africains. Ce n’est pas lui qui a ce réseau d’intérêts économiques et de liens politiques, mais certains membres de sa famille et de ses partenaires commerciaux: son épouse, son directeur de confiance et le mari de sa fille.

Cambiasi Holding Limited est une société chypriote à actionnaires anonymes. Les propriétaires se cachent derrière l’écran juridique d’une société de fiducie qui les représente. Par l’intermédiaire d’autres sociétés étrangères, Cambiasi contrôle un consortium de sociétés africaines d’approvisionnement en pétrole, qui ont collecté une montagne d’argent du groupe Eni: au moins 310 millions de dollars. Selon un rapport officiel des autorités luxembourgeoises chargées de la lutte contre le blanchiment d’argent, envoyé à des magistrats italiens, cette société de coffres-forts chypriote a été créée en 2009 par Marie Madeleine Ingoba Descalzi, épouse du numéro un d’Eni. Ensuite, via Cambiasi, la dame semble avoir transféré le contrôle des sociétés africaines à son directeur de confiance, Alexander Haly, en avril 2014, juste avant la nomination de Descalzi au sommet du géant italien.

LIRE la réponse d’Eni à notre article

Haly est un cadre anglais résidant à Monte-Carlo qui fait l’objet d’une enquête du procureur de Milan depuis quelques mois pour corruption internationale: de prétendus pots-de-vin Eni en République du Congo. La nouvelle section de cette enquête est née d’une enquête journalistique menée par Espresso, publiée en avril 2018, sur les affaires italiennes dans l’ancienne colonie française dont la capitale est Brazzaville. L’épouse de Descalzi est citoyenne de cette nation africaine, où il a débuté sa carrière en tant que directeur de la branche locale d’Eni. Parmi les suspects de corruption présumée au Congo, outre Haly, Roberto Casula se distingue, qui s’est suspendu de la position de numéro deux du groupe après les premières perquisitions, mais a toujours rejeté les accusations.

Haly est officiellement le dirigeant d’une société néerlandaise, Petroserve Holding Nv, qui contrôle plusieurs sociétés africaines portant des noms similaires, telles que Petro Services Congo, qui loue des navires commerciaux et gère les contrats de logistique et de transport des multinationales du secteur pétrolier. Selon les premiers contrats saisis par la Guardia di Finanza, seule la filiale congolaise a collecté auprès du groupe Eni, de 2012 à 2017, plus de 104 millions de dollars. Après avoir signalé au Luxembourg le rôle présumé de Mme Descalzi, les magistrats de Milan ont acquis les papiers d’autres contrats privés, toujours obtenus de sociétés contrôlées par le néerlandais Petroserve, mais ayant des bases au Mozambique, au Gabon et au Ghana. Au total, selon les comptes de la Guardia di Finanza, ces sociétés africaines auraient collecté plus de 310 millions de dollars, uniquement auprès du groupe Eni. Le solde est toutefois partiel, car le réseau Petroserve travaille pour la société d’État italienne depuis au moins 2009. Au-delà, la question au centre de l’enquête: qui a collecté les bénéfices de tous ces contrats africains? Qui sont les propriétaires des sociétés étrangères anonymes enrichies par Eni?

La chaîne de commandement n’est pas visible dans les archives publiques. Au-dessus de Petroserve, aux Pays-Bas, se trouve une société à responsabilité limitée basée au Luxembourg, Cardon Investment, créée en 2009 et contrôlée à son tour par la mystérieuse société mère Cambiasi Holding, de Chypre. Tous les actionnaires sont secrets: ils sont représentés par les professionnels de la Fiducenter Secretaries Limited, l’une des nombreuses études garantissant l’anonymat aux maîtres de l’offshore. Le tournant fut survenu après la perquisition des bureaux de Haly à Monte-Carlo, qui déclencha l’envoi du rapport de lutte contre le blanchiment d’argent au parquet de Milan: les autorités luxembourgeoises désignèrent Mme Ingoba Descalzi comme la première titulaire de Cardon, qui, par l’intermédiaire de la société chypriote a ensuite vendu toute la pyramide des entreprises à son directeur de confiance, Alexander Haly, qui en était déjà l’administrateur.

À présent, les magistrats de Milan ont demandé aux juges luxembourgeois une documentation complète afin de déterminer si Eni avait versé la totalité de ces millions à un réseau de sociétés étrangères effectivement enregistrées d’abord avec Mme Descalzi, puis avec son prétendu bras droit. En résumé, une erreur ne peut être exclue. Jusqu’à présent, cependant, il n’a jamais été arrivé qu’une autorité étrangère de lutte contre le blanchiment d’argent n’identifie pas les véritables titulaires d’une entreprise et ses comptes bancaires. Lors de consultations sur d’autres sociétés offshore, Mme Descalzi a déclaré que ses sociétés étrangères « n’avaient jamais eu de relation avec Eni ». Et que son mari « n’a rien à faire ».

Les magistrats de Milan attendent également de leurs collègues français des documents confidentiels sur Mme Descalzi. Les juges parisiens enquêtent depuis longtemps sur d’énormes trésors cachés à l’étranger par la famille du président du Congo, Denis Sassou Nguesso, ancien général au pouvoir depuis quarante ans et qui a été maintes fois dénoncée par les chefs de l’opposition en exil en tant que dictateur très corrompu. Son pays est très riche en gaz et en pétrole, mais la moitié de la population vit avec moins d’un dollar par jour. Dans ce contexte, la police française a perquisitionné l’un de ses prétendus trésoriers nommés, accusé de blanchiment: il utiliserait un réseau de sociétés offshore pour réinvestir des dizaines de millions de dollars volés dans les coffres des États africains. L’argent dépensé entre Paris et la Côte d’Azur, en particulier, pour l’achat de villas et de palais au profit de Julienne Sassou Nguesso, fille préférée du président, a à son tour fait l’objet d’une enquête pour blanchiment d’argent avec son mari. Selon des documents français, la fille du dictateur aurait reçu pendant des années des cadeaux très coûteux d’autres personnes, notamment de produits de mode et de design italiens, pour au moins 700 000 dollars. Et pour payer toutes ces factures, toujours selon l’accusation, c’était Mme Ingoba Descalzi, par l’intermédiaire du compte bancaire de l’une de ses sociétés congolaises.

Les cartes découvertes en France, déjà examinées par les enquêteurs italiens à Paris et à Bruxelles, confirment également une intersection révélée par l’Espresso: l’épouse du PDG d’ENI est désignée comme un partenaire caché de la fille du dictateur dans une île mauricienne au large des côtes, un paradis fiscal qui garantit un anonymat total. Les transferts de cadeaux de luxe à Julienne Sassou Nguesso, pour un montant d’environ 150 000 dollars par an, commencent en 2007 et se poursuivent au moins jusqu’en 2012, année de la création de la société mauricienne toujours active. Mme Descalzi a toutefois déclaré qu’elle n’avait jamais eu de relations d’affaires avec la fille ou d’autres proches du président congolais.

Après les premières révélations de l’Espresso, le vice-Premier ministre Luigi Di Maio, interviewé par le Fatto Quotidiano, avait annoncé des demandes de clarification. Pendant ce temps, Descalzi, nommé par le gouvernement Renzi, a pu gagner le soutien de la Ligue. Le Premier ministre Giuseppe Conté a ensuite reconfirmé la confiance du gouvernement jaune-vert en déclarant que « la responsabilité pénale est personnelle ». Bref, tout problème ne concerne que la femme.

Les époux Descalzi ont aussi une fille, la première née, bien introduite dans les locaux du pouvoir congolais. Cindy Descalzi a épousé un riche homme d’affaires africain, Serge Pereira, qui contrôle un empire immobilier et une grande entreprise de construction, Unicon. Son groupe a obtenu de gros contrats, sans appel d’offres, du régime congolais: le plus coûteux est la construction d’un centre universitaire de plus de 300 millions de dollars, nommé d’après le nom de Sassou Nguesso, qui devrait accueillir plus de 25 000 étudiants. L’opposition, cependant, crie au scandale: la nouvelle université aurait été conçue sur des sols sablonneux, minés par les inondations du fleuve Congo. Interviewé par la presse locale, Pereira a fermement défendu ce « projet très important pour l’avenir de l’Afrique », expliquant que les problèmes sont dus à des « inondations exceptionnelles » et surtout à « des retards de paiement dus aux difficultés financières du gouvernement congolais ». (Ici la réplique de Serge Pereira)

Parmi les investissements dans le secteur de l’énergie du mari de Cindy Descalzi, il convient de citer l’achat de 5% de la société gazière et pétrolière Cap Energy, présente en Afrique et dirigée par un ancien dirigeant d’Eni, Pierantonio Tassini. Il a travaillé pendant 42 ans dans le groupe italien, devenant un loyaliste de Descalzi. Alexander Haly siège également à son conseil d’administration, qui détient plus de 70% des actions de Cap Energy derrière une inévitable société offshore. La société dirigée par Tassini relie donc également le gendre de Descalzi au dirigeant d’entreprises africaines créées par Mme Ingoba et enrichies par ENI. En revanche, en octobre dernier, après les perquisitions milanaises, les propriétaires de la Cambiasi Holding de Chypre, quelle qu’elle soit, ont préféré fermer les volets: la société mère du système Petroserve est maintenant en liquidation.

L’enquête du parquet de Milan a été ouverte par une autre société privée, la société congolaise Aogc, qui avait obtenu en novembre 2013 des quotas allant de 8 à 10% des quatre immenses gisements de gaz contrôlés par Eni. Selon l’accusation, cette société est un trésor du régime créé par Denis Gokana, président de la compagnie pétrolière nationale (Snpc) jusqu’en 2010, puis conseiller spécial du président pour les affaires énergétiques. Trois autres membres du gouvernement congolais figurent parmi les membres d’Aogc maintenant identifiés. Interviewé par ENI des organisations anti-corruption Re: Common et Global Witness, Descalzi a répondu avec une grande franchise que « Aogc ne nous avait pas choisis ». En d’autres termes, c’est le régime congolais qui l’a imposé.

Cependant, après les premiers articles sur Espresso, l’enquête judiciaire s’est étendue à un autre gisement de gaz, appelé Marine XI, qui a une histoire opposée. Alors qu’Eni obtint d’autres licences de milliardaires au Congo, l’Aogc, la société présumée sûre du régime, vendit 23% de Marine XI: seul ce quota avait une valeur de 430 millions de dollars. L’affaire avec Aogc a été réalisée par une société à responsabilité limitée, Wnr Congo, qui n’a versé que 15 millions d’euros. Une vente qui pour les magistrats est très « anormale ». Dans les décrets de recherche, le procureur a décrit le « mécanisme de corruption » comme un échange secret de dépôts de millionnaires. « Eni transfère des actions à des sociétés liées au président Sassou Nguesso ». Ainsi, « le corrompu, pour séduire le corrupteur, lui rend une partie des pots de vin », précisément par la vente d’un autre dépôt. The Paradise Papers, documents confidentiels de l’offshore publiés par le consortium Icij (dont L’Espresso fait partie), documentent que derrière le Wnr, il y avait entre 2013 et 2015 trois Italiens et un Anglais, tous liés à Eni .

Parmi ces actionnaires initiaux se trouve une amie de confiance de Casula, qui a ensuite vendu sa participation et a été embauchée comme gestionnaire par le groupe étatique. Mais parmi les partenaires du terrain qui est au centre du prétendu échange de pots-de-vin entre l’Italie et le Congo, il y a aussi l’habituel Haly. Ce qui semble maintenant jouer un rôle plus clair: c’est l’administrateur historique et le détenteur actuel des sociétés d’achat africaines qui aurait été créée, via Chypre et le Luxembourg, par Mme Ingoba Descalzi.

MISE À JOUR DU 11 MARS: Réponse d’Eni à notre article

MISE À JOUR DU 12 MARS: réponse de Serge Pereira

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Traduction : MIRASTNEWS

Source : L’Espresso

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